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Gruppo Sportivo

Gruppo Sportivo, La traversée de la Forêt Noire, Vidéo super-8, 23', 1998

À l’échelle de l’histoire de l’art, la performance, nouveau et récent moyen d’expression artistique ayant pris son essor à partir des années 1960, offre aujourd’hui encore aux nouvelles générations d’artistes, un vaste champ d’exploration. En 1996, les artistes Yannick Demmerle, Etsuko Watanabe, Pierre Filliquet, Guillaume Jousse et Manfred Sternjakob ont fondé le collectif Gruppo Sportivo : entité collective à géométrie variable permettant à ces créateurs de compléter leurs expériences artistiques individuelles par la conception et l’exécution de projets collectifs. Cette première motivation inscrit parfaitement cette démarche dans l’art actuel qui oscille entre ultra-individualisme et désir d’expérimentation collective.

Associant leurs différents talents, les membres de Gruppo Sportivo se donnent pour objectif de partager des moments de vie intenses au cours de périples durant lesquels les matériaux de création mis en œuvre ne seront pas uniquement plastiques mais avant tout humains. À l’isolement habituel de l’artiste seront opposés les confrontations avec la communauté tandis que les introspections solitaires seront accompagnées d’instants privilégiés partagés. Ce nouveau statut de créateur devenu membre d’une équipe et les situations parfois exceptionnelles dans lesquelles se plongeront volontairement les membres de ce collectif, agiront comme de puissants stimulants favorisant l’émergence de nouvelles pratiques, l’obtention de types d’œuvres originaux et le désir d’entreprendre d’autres projets communs.

L’un des projets les plus emblématique de Gruppo Sportivo reste leur action intitulée La Traversée de la Forêt Noire que les membres du collectif menèrent en 1998. Cette expédition consistée à traverser la Forêt Noire à ski de fond : parcours de 250 km à effectuer en quatre jours. Actions sportives et actes de création vont donc être mêlés sans qu’aucun des participants ne soit athlète chevronné, les artistes comptant sur l’humour et le dépassement de soi pour faire face aux inévitables imprévus et autres incidents de parcours. Ces épreuves physiques et le contexte rude dans lequel elles seront vécues sont envisagés par les artistes comme leur permettant d’amplifier leur capacité de percevoir le réel et d’étendre leur champ d’activité sensoriel et intellectuel. Ces objectifs et enjeux ne sont pas sans rappeler les bienfaits de l’activité physique sur l’esprit que soulignait déjà au XVIIIe siècle des penseurs comme Étienne Bonnot de Condillac ou Jean-Jacques Rousseau. Condillac dans son Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), rapporte toutes les facultés de l’âme à un même principe : la faculté de sentir. Des sensations se déduisent les besoins, puis les idées ; en conséquence, toute la formation de l’être humain est soumise à son développement organique. À la même période, Rousseau par l’intermédiaire de son personnage du vicaire savoyard résumera sa ligne de conduite par cette formule : «  Ma règle de me livrer au sentiment plutôt qu’à la raison est confirmée par la raison même. ».

Une autre formule, cette fois-ci contemporaine aura sans doute inspiré Gruppo Sportivo. Grande figure de l’art du XXe siècle, Robert Filliou résuma sa conception de l’art ainsi : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. ». Se qualifiant lui-même de « génie sans talent », il fera de son existence nomade une véritable œuvre d’art. Influencé par la culture asiatique, le zen et le théâtre kabuki, il sera l’auteur de nombreuses pièces de théâtre mais surtout il développera la poésie d’actions ne mettant au point un nouveau mode d’écriture et d’interprétation. L’œuvre de Robert Filliou illustre parfaitement les rapprochements entre arts plastiques et arts vivants qui stimuleront la scène artistique de la deuxième moitié du XXe siècle.

Forts de ces nouvelles conceptions de l’art, les membres du collectif Gruppo Sportivo entameront donc l’élaboration d’un nouveau type d’œuvre dès leur montée dans le train qui les conduira au pied de la Forêt Noire. Durant cette randonnée, chaque artiste s’est vu attribué une fonction : cameraman ; photographe ; dessinateur et chargé des relations extérieures. Chacun aura pour objectif de rendre compte de la façon la plus simple et la plus claire possible la réalité immédiate de cette expédition. Ils accorderont également une grande attention à l’intégration de tout le contexte  qui conduira à l’élaboration des œuvres collectives qui découleront de cette aventure humaine. Auteurs et acteurs de cette vie condensée, les artistes affronteront avec plus ou moins de sang froid les petits bobos et les coups durs (du renoncement précoce de certain à l’épuisement de tous en passant par l’hospitalisation d’un des membres). Ils jouiront également de l’intensité physique et mentale qui marquera durablement les corps et les esprits des participants à ce périple au cœur d’un territoire à la fois fascinant et inhospitalier.

De cette expédition résultera plusieurs types d’œuvres. Les quatre jours de performance seront documentés sous la forme de carnets de voyage, d’une série de photographies et d’un film tourné en super 8. Un unique dessin prendra une place particulière dans cet ensemble puisqu’il sera réalisé par un des membres de Gruppo Sportivo qui n’aura pas pu les accompagné dans ce périple. Cette image exécutée à la pointe d’argent sur bois sera celle de la ferme incendiée et encore fumante que découvrirent les artistes et qu’ils n’eurent pas le cœur de photographier.

Ce fond à la fois documentaire et sensible sera complété par la conception et la construction collective d’une vaste et intrigante sculpture. Celle-ci avait l’apparence d’un circuit de 25 mètres de long, fait de contreplaqué reprenant les courbes et les volumes des stades antiques. Sur cette structure d’une hauteur avoisinant 1,50 mètre et d’une largeur de piste d’environ 80 cm se déplaçait perpétuellement une sorte de petit traîneau rudimentaire. Ce chariot en plus de parcourir cette piste, dessinait, creusait dans le talc qui la recouvrait et évoquait  les paysages traversés par les artistes-randonneurs. En plus d’être une évocation remarquable de l’espace exploré, ce dispositif donnait à ressentir l’écoulement du temps, son caractère cyclique et perpétuel. Il est sûr qu’une telle expédition a dû profondément modifier la perception de l’espace et du temps qu’avaient jusque là les artistes membres de Gruppo Sportivo, sans oublier leurs certitudes concernant l’art mais surtout la vie.

 

Exposition(s) en lien :

  Wanderung / Promenade