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Axel Bleyer

Axel Bleyer, Rheintal-Bahn 004, 2011

Le photographe allemand Axel Bleyer nourrit ses photographies des apports des disciplines artistiques classiques que sont la peinture, le dessin et l’architecture. Une part de son inspiration s’échafaude au cours de ses promenades en pleine nature. Bien qu’a priori classiques, les prises de vues  de paysages de cet artiste sont les fruits d’une profonde observation et d’une mûre réflexion fondée sur les nouvelles pistes esthétiques explorées par les photographes contemporains. Selon l’artiste, la photographie ne peut pas se contenter de représenter le plus exactement et le plus objectivement la réalité. Bien que capable d’enregistrer la réalité de la manière la plus réaliste, l’appareil photo reste commandé par l’humain dont la subjectivité apparaîtra, même de façon ténue, au cœur de l’image.

Originellement formé au dessin et à la peinture, Axel Bleyer structure ses photographies comme on construit un dessin. Première étape : définir les grands axes sur lesquels s’appuie le sujet. Deuxième étape : positionner le sujet dans une vue en perspective ou nier ce système de représentation. Troisième étape : donner à voir clairement les volumes du sujet en choisissant un angle de vue adéquate. Comme pour le dessin, la composition de l’image est primordiale et doit être établie avant de déclencher la prise de vue.

Une série de photographies présentant les rives d’un lac situé en pleine forêt montrent clairement ce travail de construction de l’image. Dans ce cas, le photographe a choisi de centrer sa composition donnant à voir la lisière d’arbres et son reflet à la surface de l’eau. Pour ce qui est de la perspective, il l’a réduit à ses plus maigres indices. Les arbres et leurs feuillages ainsi que leur reflet envahissent toute la surface de l’image sans qu’il soit possible de distinguer le ciel ou d’autres portion d’une paysage. La volonté de l’artiste est claire, il souhaite que le spectateur plonge son regard dans ce monde végétal pour nous en faire découvrir le caractère pictural. La mise en lumière des différentes couleurs et textures des feuillages donne à cette image la force expressive d’une peinture. Faite en automne, cette photographie enregistre toutes les nuances colorées dont se sont parées les multiples essences : carmin, vermillon, bordeaux, gris, violet, jaune paille, marron, grège, vert anis ou encore bleu de cobalt. Le peintre nabis Pierre Bonnard aurait sans doute apprécié ce rendu photographique à la hauteur de l’exubérance végétale. Ces couleurs ne sont pas seulement des tâches colorées, elles vibrent, elles se parent d’un poudroiement lumineux, elles s’apaisent comme elles s’excitent mutuellement. Ce résultat photographique s’obtient par un choix cohérent de l’heure de la prise de vue, par un réglage adapté de la luminosité de l’appareil et par un temps de pose suffisant. Sans oublier la sensibilité de l’auteur.

Dans une autre série de paysages, Axel Bleyer va bousculer la tradition séculaire de composition de l’image qui a pour objectif de conduire notre regard au cœur du sujet, en son point chaud. Ici, le photographe laisse notre vision s’enfoncer dans un chaos végétal où aucun chemin ne permet de traverser cette profusion de broussailles et de jeunes arbres. Le sujet est partout, il colonise la totalité de la surface de l’image. Le peintre Jackson Pollock aurait parlé de la notion d’all-over qui consiste à disposer les éléments picturaux de manière égale sur toute la surface disponible. Cette absence de centre et de hiérarchie nous amène à parcourir l’intégralité de l’image en portant une attention équivalente à chaque composant. Ainsi privé de perspective et d’échelle de grandeur, la nature apparaît ici comme une substance, une matière vivante sans limite. All over !

Axel Bleyer prend également pour sujet des parcelles de nature où l’action de l’homme est clairement identifiable. Les vergers, les vignes ou les domaines sylvicoles révèlent alors leurs structures. Effets de perspectives et cadrages appuyant le caractère symétrique de ces exploitations donnent à ces espaces naturels des allures d’architectures classiques.

Les paysages urbains sont également au catalogue de l’artiste. Les espaces de type industriel et les constructions qui les jalonnent forment une source d’inspiration pour Axel Bleyer. Cependant, il ne paraît pas attiré par l’atmosphère nostalgique qui émane d’images de nombreux photographes amateurs de grands ensembles architecturaux laissés à l’abandon. Ses photographies de sites industriels montrent au contraire tout le génie humain qui a permis la construction de telles architectures. L’artiste met en avant les spécificités fonctionnelles de ces bâtiments. Il s’intéresse alors à la singularité des arches de soutien d’une tour de refroidissement d’une centrale nucléaire. Dans l’objectif de Bleyer, elles évoquent les ensembles monumentaux taillés dans les déserts américains par Michael Heizer ou encore les sculptures minimalistes de Robert Morris.

Le choix du point de vue est essentiel dans ce travail de prise de vue. La contre-plongée appliquée à la paroi gigantesque d’un ancien barrage donne à cet ouvrage d’art un caractère à la fois étrange et poétique. S’attendant à voir jaillir de l’eau de ces dizaines de bouches d’évacuation, la surprise est totale quand semble prête à se répandre à travers ces arches, la lumière veloutée d’un soleil couchant.

La photographie permet l’enregistrement immédiat du temps et de l’espace. Les photographies qu’Axel Bleyer a décidé de présenter dans le cadre de l’exposition Wanderung / Promenade paraissent être un splendide exemple de cet arrêt du temps dans un espace donné. De prime abord, ces deux images ont plus en commun avec les peintures abstraites de son compatriote Gerhard Richter qu’avec des photographies classique de paysage. Pourtant, il s’agit bien d’une réalité concrète figée sur ces clichés. Richter tient le propos suivant sur la peinture : « Mes tableaux sont sans objet ; mais comme tout objet, ils sont l’objet d’eux-mêmes. Ils n’ont par conséquent ni contenu, ni signification, ni sens ; ils sont comme les choses, les arbres, les animaux, les hommes ou les jours qui, eux aussi n’ont ni raison d’être, ni fin, ni but. Voilà quel est l’enjeu. (Mais il y a quand même de bons et de mauvais tableaux.) »

Les deux images de Bleyer semblent être sans objet et sans contenu. Rien n’est identifiable sur ces photographies où apparaissent des superpositions de bandes colorées horizontales. Cette réalité aux allures si abstraites est celle de rails de chemin de fer photographiés alors que le train est lancé à pleine vitesse. Pourtant de cet instant de haute vitesse émerge une sensation d’immobilité et d’absence de temporalité. Certains des rubans sont monochromes tandis que d’autres paraissent très finement striés. Les matières homogènes dans la réalité (gazon, quai, constructions, rails ou autres trains) se figent dans une douce et immobile monochromie tandis que les éléments matériels hétérogènes (ballast, traverses, aiguillages) s’habillent de très minces lignes suggérant l’accélération voire la distorsion des matériaux. Le cadrage serré appliqué par l’artiste amplifie le manque de clarté dans l’identification du sujet.

Ce moment, dans toute sa fixité, rend pourtant compte de la vitesse et du déplacement dans l’espace. Alors que les surfaces monochromes offrent à notre regard paix et repère visuel, les zones striées semblent prendre de la vitesse, accélérer graphiquement. L’effet visuel est si fort que nous paraissons être en capacité de prolonger le voyage au-delà des limites de l’image : trouble optique d’autant plus fort que dans la réalité, cette vision que nous avons de la voie ferrée est répétitive. L’image n’a plus de limite, elle est une aberration futuriste que nous prenons en marche.

 

 

Exposition(s) en lien :

  Wanderung / Promenade