Systémique

    Think global, act local – Cycle des commissaires invités Lauranne Germond et Loïc Fel, (COAL)

    Avec : Julian Charrière (Suisse),
 François Génot (France), 
Fabien Giraud et Raphaël Siboni (France), Tue Greenfort (Danemark),
 Hanna Husberg (Finlande),
 Toril Johanessen(Norvège),
 Gianni Motti (Suisse/Italie) et Anaïs Tondeur (France).

    Le CEAAC est à la croisée de la dimension européenne et d’une implantation locale, dans une région à l’individualité forte, entre universalisme de la pensée et particularisme de chaque contexte. Cette caractéristique fait écho au leitmotiv du renouvellement durable de notre organisation économique et sociale :
    Think global, act local, titre générique du nouveau cycle de trois expositions du CEAAC conçu par Lauranne Germond et Loïc Fel (COAL), commissaires invités au CEAAC pour la saison 2015 – 2016.

    La maxime « Think global, act local », généralement attribuée à René Dubos (agronome, biologiste et expert en écologie français), est énoncée en 1972 pour la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement. Ce précepte d’action incarne avant tout une posture éthique qui n’est pas nouvelle, mais dont le contexte d’application méritait cette reformulation.
    Elle n’est pas nouvelle parce qu’on pourrait la voir comme une périphrase de l’impératif catégorique édicté par le philosophe Emmanuel Kant « Handle nur nach derjenigen Maxime, durch die du zugleich wollen kannst, dass sie ein allgemeines Gesetz werde » (Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle). Elle s’applique aujourd’hui dans un contexte fondamentalement nouveau en ce qu’elle devient une maxime pratique au sens strict : l’universel n’est plus ici une idée en droit, mais dans un monde globalisé où l’écologie nous a démontré que tout dans la biosphère est lié, l’universel est de fait.
    Nos actions locales ont ainsi des répercussions globales. La mise en œuvre complète du précepte n’en est pas moins terriblement exigeante. Elle nécessiterait de profondément revoir notre imaginaire afin d’être capables de mettre le particulier dans la perspective d’un monde globalisé avec lequel nous interagissons.

    Think global, act local est une posture dont les artistes se sont emparés, forts du constat que l’art, depuis Aristote, a la capacité d’exprimer l’universel d’une idée dans la singularité d’une œuvre. Cette idée, diversement déclinée selon les époques, a innervé l’histoire de l’art et structuré la critique, au point d’apparaître comme un critère d’évaluation de la qualité artistique. Une idée qui, avec l’ampleur de la crise environnementale et ses implications sociales et économiques, renouvelle le langage formel jusqu’à la place qu’occupe l’artiste dans la société.

    Mais si les artistes ont développé la capacité à relier le particulier à l’universel, alors ils sont à même, dans leur pratique, de mettre en œuvre cette éthique émergeante qui consiste à penser au niveau de l’universel, de la globalité, et à agir localement, au niveau de leurs territoires, de leurs époques et de leurs relations directes.
    Aussi, l’évolution de nos sociétés ne peut se mettre en œuvre sans assises dans nos représentations et notre culture, celle-là même que les artistes font évoluer.

    Représenter la complexité est le premier défi formel de ce nouvel imaginaire. L’exposition « Systémique », première du cycle Think global, act local, et suivie d’Open Source et Ultralocal, repose sur un jeu de correspondances visuelles et conceptuelles qui évoque la complexité et l’interdépendance de nos systèmes. Notre entrée dans l’ère de l’Anthropocène*, une ère dont l’humanité, comme nous l’explique le chimiste Paul Crutzen, est devenue la première force géologique, implique des phénomènes qui dépassent notre perception spatiale et temporelle. Elle se caractérise par la pensée systémique, une façon de lire le monde qui s’attache aux liens entres les choses plutôt qu’aux objets eux-mêmes. Les crises systémiques des marchés financiers et non de l’économie réelle, nous ont rappelé à quel point l’Anthropocène relève de l’abstraction, mais une abstraction opératoire. Ainsi tout ce qui fait système (immunologie, écologie, société) pose des problèmes de représentation, de perception, de forme, dont les artistes se saisissent pour nous donner à voir notre monde dans toute sa complexité. Ils parviennent à en révéler la poésie, donnant une expérience sensible de cette nouvelle façon de penser le monde.

    * Anthropocène : « le grec ancien anthropos signifiant « être humain » et kainos signifiant « récent, nouveau », l’Anthropocène est donc la nouvelle période des humains, l’âge de l’Homme. L’anthropocène se caractérise bien par le fait que « l’empreinte humaine sur l’environnement planétaire est devenue si vaste et intense qu’elle rivalise avec certaines des grandes forces de la Nature en termes d’impact sur le système Terre ». Cette nouvelle ère succèderait donc à la période géologique intitulée Holocène. Ce nouvel âge serait à ajouter à nos échelles stratigraphiques pour signaler que l’Homme, en tant qu’espèce, est devenu une force d’ampleur tellurique. Il semble approprié de nommer « Anthropocène »l’époque géologique présente, dominée à de nombreux titres par l’action humaine. Paul Crutzen, Prix Nobel de chimie, propose de faire débuter ce nouvel âge en 1784, date du brevet de James Watt sur la machine à vapeur, symbole du commencement de la révolution industrielle et de la « carbonification » de notre atmosphère par combustion du charbon prélevé dans la lithosphère. »

    d’après « L’événement Anthropocène. La terre, l’histoire et nous. » de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, éditions du Seuil, 2013.