Jens Stickel

    Né en 1981 à Öhringen, vit et travaille à Karlsruhe et Freiburg.
    « Un pan de gazon défraîchi sur lequel se trouvait peut-être encore une tente peu avant. Un champ carré, brun jaune sur vert. Vu et photographié. Un tableau jaune grand format, non pas une monochromie méditative, mais une toile irrégulière et fissurée, de la couleur écaillée, des aspérités qui ondulent dans l’enduit et des formes à peine dissociables dans les couches de couleurs plus profondes, des fentes et des empreintes de pieds, mais aussi des morceaux de saleté collés, des brins d’herbe et des petits insectes. Il n’y a pas eu seulement peinture. La couleur a été coulée, bombée, arrachée, recouverte, lavée, poncée. Et même le support n’a pas été épargné. La toile a été tendue, détachée, pliée, travaillée ensuite à même le sol puis remontée sur le châssis. Chaque intervention de l’artiste a laissé des traces et lorsqu’il a abandonné la toile à elle-même, qu’il l’a dépliée dans l’atelier ou le jardin, accrochée ou pendue, la gravité, la chimie des couleurs, les différences de viscosité et de temps de séchage, mais aussi l’environnement « naturel » ont contribué au résultat. Il est long le chemin qui mène Jens Stickel à ses oeuvres, qui fait agir, réagir et advenir. Rendre le temps visible. Ce sont en réalité des images trouvées qui lui font spontanément saisir l’appareil photo. Le morceau de gazon jauni, une coque de bateau marquée par les nombreuses traversées, les parasols Coca-Cola ou des stores rayés décolorés par le soleil. Là aussi, le temps devient visible. En fin de compte, une œuvre d’art est toujours le résultat d’un processus et expression d’une décision. Le processus peut se restreindre à un fragment de seconde, celui où le doigt appuie sur le déclencheur, où un instant de réalité est immortalisé ; il peut s’étendre aussi à plusieurs semaines ou mois pendant lesquels une toile est sans cesse retravaillée et une réalité nouvelle voit le jour. Dans les deux cas, le résultat peut être rejeté ou accepté. Est-ce la « vraie image », existe-t-elle assez pour être montrée. C’est alors au tour de ceux qui la regardent. Si chaque œuvre d’art est un cas particulier de la réalité – dans la mesure où elle est à la fois objet réel dans l’espace et réalité façonnée –, alors la perception relève des mêmes mécanismes que lorsqu’on observe une clôture ou une fourmi. Les données sensorielles que l’œil envoie au cerveau recoupent l’« image du monde » que chaque individu s’est forgée et elles sont confrontées aux informations déjà enregistrées. Sur la base de ce que nous savons, nous interprétons ce que nous voyons – entendons, sentons, ressentons – TIME CAPSULES 80 81 et toutes ces impressions sensorielles modifient et élargissent à leur tour la « matrice » de notre appropriation du monde. C’est cette routine dans la perception qu’exploite Jens Stickel quand il aime à présenter, à valeur égale, ses tableaux grand format et ses photos réalisées ici ou là. »

    Extrait du texte Time Capsules de Margrit Brehm
    Traduit par Martine Passelaigue

     

    CV / Texte intégral